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Deuxième partie des extraits de « Les maîtres soufis et les peuples du livre » par Eprhraïm Herrera, éditions de Paris, 2015, pages 327-350 (Lire la première partie de cette étude)
Bien des courants soufis ont été considérés comme hétérodoxes. Parmi eux, le kalenderisme, fondé par Sari Saltuk au XIIIème siècle, et dont l’une des plus illustres figures est ‘Uthmân Baba deux siècles plus tard. Malgré leurs positions peu consensuelles sur bien des sujets, leur opinion sur le jihâd guerrier reste bien classique :
Tous deux sont bien représentatifs de l’esprit gâzî et illustrent les débuts et les siècles qui ont suivi la colonisation ottomane de la Roumélie. Combattants de la foi, Sari Saltuk et Otmân Baba partageaient leur temps entre le prêche mystique et l’extermination des infidèles. Les passages ne manquent pas… où les deux hérauts, accompagnés de leurs armées de derviches passaient les infidèles au fil de l’épée. L’histoire de l’islamisation de la Roumélie a été, en grande partie, le fait de ces derviches guerriers chez lesquels la quête mystique était étroitement liée à la guerre sainte selon une logique qui peut nous échapper, au premier abord, mais qui est facilement compréhensible ensuite. L’esprit qui inspirait cette guerre sainte était celui de la fütüvvet, cette chevalerie spirituelle qui avait pour vocation de perfectionner l’homme, mais aussi de porter l’islam toujours plus loin, même par les armes s’il le fallait…Il est clair qu’à l’époque où la Roumélie est en passe de devenir ottomane, c’est à dire entre le XV ème et le XVIème siècle, le Bektachisme ne semble pas avoir brillé par sa tolérance et son respect des autres religions, autant de qualités qu’on lui reconnaîtra plus tard. Même hérétiques par rapport aux docteurs de la loi, les derviches colonisateurs n’en étaient pas moins des adversaires des chrétiens.
L’association étroite des derviches et des guerriers depuis le début des campagnes d’islamisation de la Roumélie a conduit à la création d’un corps d’armée particulier sous le règne du sultan Murâd (règne 1362-1389), corps bien connu sous le nom de « Janissaires ». Ainsi le bektachisme s’est trouvé intimement lié à un corps d’élite dans lequel il a représenté une espèce d’autorité spirituelle.
En effet, dès le XIVème siècle, les Ottomans prélèvent sur les nations conquises des prisonniers, puis des quotas d’enfants chrétiens pour la plupart, qui sont immédiatement convertis à l’islam et formés à la guerre. Ce système est connu sous le nom de devshirme.
Tous les cinq ans environ, les Ottomans prélevaient environ un cinquième des fils de huit à dix-huit ans de familles chrétiennes des territoires conquis : peuples slaves des Balkans, Bulgares, Arméniens, Albanais, Grecs. Les enfants ainsi « prélevés » sont convertis de force à l’islam, et servent principalement à alimenter le corps des Janissaires (Jeni Serai : nouveau corps d’armée). Plus tard, ces prélèvements deviendront annuels. Cette pratique durera plus de trois siècles, jusqu’en 1656 .Ainsi, entre 8000 et 12 000 enfants auraient été prélevés tous les ans !1
Ce cinquième prélevé sur les chrétiens semble en contradiction avec le statut d dhimmi qui leur est réservé dans l’islam. C’est oublier qu’un cinquième du butin revient au chef de l’islam, le sultan, et que toute la population soumise par la force est considérée comme butin2.
Le courant soufi bektachî bénit la nouvelle armée de Janissaires, en turc Yeni Çeri. De ce fait, ces soldats sont formés dans leur culte, et le pouvoir met à la tête de l’armée un agha bektachî.
Dès 1936, Witteck a bien analysé que les Janissaires sont une « insitution proprement ghâzî (ndr : ghâzî est une expédition armée)» indiquant :
Cette troupe formée à l’origine par des jeunes chrétiens faits prisonniers de guerre et forcés à embrasser l’islam, semble continuer bien des traditions ghâzî y compris le bonnet de feutre blanc3.
En donnant leur aval à cette institution militaire fondée sur le rapt d’enfants chrétiens, leur conversion forcée à l’islam et leur formation militaire les motivant à se battre contre leurs parents biologiques, les maîtres soufis bektachî font preuve d’une intolérance cruelle. Ce courant, confessant l’unité de la Réalité, décrivant ses membres comme « les intoxiqués, les papillons de nuit attirés par le feu divin4 », s’affinant à la voie d’al-Hallâj, aux doctrines si raffinées, vanta et pratiqua assidument la guerre contre ceux qu’il déclarait ennemis de la foi. Lamartine rapporte ce firmân :
Tous les Musulmans savent que c’est à la puissante influence de l’esprit religieux et au glaive de la guerre sacrée que la monarchie ottomane a dû sa fondation et ses développements successifs, qui ont embrassé l’Orient et l’Occident. Aussi, elle a toujours eu besoin d’entretenir des armées nombreuses et braves pour les lancer contre les ennemis de la foi. Les janissaires, jadis régulièrement organisés, ont rendu à l’État de grands services ; le courage avec lequel ils offraient leurs poitrines aux coups de leurs adversaires, leur constance inébranlable sur le champ de bataille, leur soumission à leur chefs, ont procuré souvent la victoire à nos armes5.
Les Janissaires firent souvent preuve d’une profonde intolérance par rapport aux non musulmans. Ainsi, en 1703, le agha des janissaires frappa violemment un marchand français dans une rue du Caire, celui-ci ne portant pas le chapeau discriminatoire des dhimmis. Suite à la demande du consul français, le pacha démit l’agha de ses fonctions, mais les janissaires le firent rétablir à son poste après après avoir argumenté qu’on ne renvoie pas un agha pour avoir simplement frappé un français.
Fait peu connu, les dirigeants ottomans furent le plus souvent affiliés à des confréries soufies, le plus fréquemment à la Halvetiyye mais aussi à la Celvetiyye, la Naqshbandiyya, la Mevleviiya et autres :
Le sultan Bayezid II était affilié à la Cemalyye, Selim Ier à la Sünbüliyye, Süzyman à la Gülseniyye, Selim II à la Halvetiyye, Murad III à la Ussakiye, Mehmed III à la Halvetiyye, les sultans Ahmed Ier, Mustafa Ier, Osman II et Murad IV à la Celvetiyya, Ibrahim Ier, Mehmed V, Süleyman II, Ahmed II et Mustafa II à la Halvetiyye6 […]
Les maîtres soufis de ces différentes écoles, et en particulier de la Halvetiyye, furent dominants dans leur soutien et leur participation au jihâd guerrier, au jihâd offensif dans la période d’expansion de l’empire ottoman, et défensif dans la deuxième période :
Lorsqu’on évoque les liens entre armée ottomane et derviches, on pense avant tout aux Bektachis, qui furent étroitement liés à l’odjak (corps) des janissaires. Mais, dans le combat permanent mené contre les « infidèles » en Roumélie, les cheikhs halvetis s’illustrèrent aussi, en étant promoteurs de la « guerre sainte », en accompagnant l’armée, en l’encourageant, en participant même parfois au combat, en se sacrifiant7.
Si l’on peut à la rigueur comprendre la participation de soufis aux guerres défensives de l’islam, leur zèle dans les guerres offensives témoigne à son paroxysme de leur rapport négatif à l’autre.
Les dirigeants ottomans cités plus haut comme affiliés aux grands ordres soufis ne témoignèrent pas d’une plus grande clémence lors de leurs guerres offensives, quand sous leurs ordres les janissaires donnent le ton :
Et Bâyâzid II… arriva à la ville de Methone, qui appartenait aussi aux Vénitiens, et le harcela jour et nuit avec des canons et des mortiers…il attaqua la ville avec toutes sortes d’armes et de flèches, tandis que les Janissaires utilisaient des armes à feu…Les Janissaires furent les premiers…Les Turcs massacrèrent les malheureux habitants de Methone et en ligotèrent quelques-uns ; ils étaient attachés et traînés comme s’ils étaient des moutons…Les Turcs s’emparèrent de la ville et l’inclurent dans leurs frontières. Puis le Sultan Bâyâzid y pénétra ; il entra prier dans l’église franque qu’il convertit en mosquée, ce qu’elle est encore de nos jours. Ils massacrèrent les malheureux chrétiens…Il ordonna que tous les Méthoniens capturés vivants, jeunes et vieux, soient amenés devant lui. Il ordonna la mise à mort de ceux qui avaient dix ans ou plus ; et c’est ce qui arriva. Ils amassèrent leurs têtes et leurs corps, les mirent ensemble, et construisirent une grande tour hors de la ville… Ceci se passa en 14998.
Ce soutien et cette participation des soufis au jihâd guerrier revêtent un caractère continu durant plusieurs siècles, quand les maîtres soufis se révèlent souvent les promoteurs de ces guerres contre les pays de la chrétienté, tenant des rôles aussi surprenant que variés :
Aux cours des Xvème et XVIème siècles notamment, les membres de la Halvetiyye furent souvent parmi les plus fervents promoteurs des campagnes menées dans les Balkans : à Istanbul ou dans les villes roumeliotes, où ils occupaient de nombreux postes de prédicateurs dans les mosquées, ils montaient en chaire pour susciter ou légitimer les expéditions. Les autorités (centrales ou locales) faisaient également appel aux cheikhs halvetis, réputés pour leur science de la divination et de l’interprétation des rêves, afin de prévoir l’issue des batailles, de prier pour la victoire et la conquête et de bénir les troupes avant le départ9.
Un de ces maîtres, Bâlî Effendi, issu de la tribu des Yürük et considéré comme descendant du Prophète, serait né dans le dernier quart du Xvème siècle, dans un village de Macédoine. Il fit ses études à Istanbul et reçut l’enseignement du maître soufi Seykh Kasim Effendi, lui même disciple de Çelebi Halife, de l’ordre de la Halvetiyye. Il retourne vers sa région natale et s’installe à Sofia où il aurait fondé une zaviye. Selon Clayer, Bâlî Effendi choisit Sofia, entre autres, car elle constituait un point de passage sur la route des conquêtes. Ses positions concernant le jihâd se traduisirent en acte :
Bali Efendi lui-même participa d’ailleurs à certaines campagnes menées par le sultan Süleyman et faisait, dit-on, pendant celles-ci, les prières (du’â) pour la conquête et la victoire.
Ce maître se distingua aussi par sa cruauté et son intransigeance contre des sectes musulmanes considérées comme hérétiques, comme par exemple l’hérésie « bedreddiniste » ou les Safavides (issus d’un ordre soufi, les Safavides, sous l’autorité de leur premier dirigeant Ismai’îl I, se convertissent au chiisme et dominent l’Iran durant plus de deux siècles). Concernant les bedreddinistes, nous possédons une lettre que ce maître adressa au Sultan, dans laquelle il fait preuve d’une intolérance profonde qui ne peut qu’étonner de la part d’un grand mystique, auteur d’un commentaire des Fusûs d’Ibn’Arabî :
Depuis que les sultans renommés et les puissants empereurs sont par excellence les préservateurs de la foi révélée et les protecteurs des pratiques du Seigneur des Prophètes, à chaque fois que se noud un nœud, pour ainsi dire, dans la corde de la foi sacrée révélée, à cause d’une opposition des infidèles et des apostats fauteurs de mal, il est un devoir des puissants commandeurs et des dirigeants qui dispose de défaire ce nœud en utilisant des lances et des pointes à la place de leurs doigts ; et à chaque fois qu’un point hideux d’actes révolutionnaires, impies et mal guidés bat en brèche la vaste expansion du monde et de l’islam, d’effacer ces points avec le tranchant de l’épée et la dague qui répand le sang.
Le nombre de shaykhs soufis au service de l’empire ottoman ayant participé eux-mêmes activement au jihâd offensif est impressionnant, et la tradition rapporte leurs noms, témoignant qu’il s’agissait des plus grands maîtres de ces grandes confréries.
Lors de la célèbre campagne d’Eger (Hongrie) qui fut menée au cours de l’été 1596, par exemple, plusieurs cheikhs halvetis d’Istanbul, d’Anatolie, et très certainement de Roumélie, se joignirent à l’expédition. Parmi eux, on peut citer Kara Chemseddin Sivasi, cheikh à Sivas ; Hizir Yayabachizade, cheikh du Mehmed Aga Tekkesi, dans le quartier de Tcharchamba à Istanbul ; Nedjmeddin Hasan Efendi, cheikh du grand tekke de Kodja Mustafa Pacha (…) Ûskubi Ômer Efendi, cheikh du Terdjuman Tekkesi et Djerra Cheikhi Ibrahim Effendi, cheikh du Piri Mehmed Pacha Tekkesi, toujours dans la capitale. Il s’agissait là des plus grands personnages de la confrérie, qui abandonnaient ainsi, durant plusieurs mois, leur poste de cheikh, suivis par quelques uns de leurs fidèles derviches, pour encadrer les troupes du Sultan jusqu’aux frontières de l’Empire. De différents points de Roumélie : de Sofia, de Nis, de Belgrade, de Sarajevo ou d’ailleurs, se ralliaient également d’autres cheikhs halvetis, portés par le même élan et, vraisemblablement, encore plus souvent impliqués dans de telles expéditions10.
Le même phénomène de participation intensive des saints soufis au jihâd guerrier se retrouve en Afrique. (…)
Un disciple du maître qâdirî al-Zaytûnî, le maître soufi berbère Muhammad al-Tâzî (m.1514) est l’auteur d’un kitâb al-jihâd [Livre du combat], dont les poèmes clôturant l’ouvrage montrent qu’il a été inspiré par la chute du port d’Asila aux mains des Portugais en 1471. Dans ce livre il appelle les musulmans au combat contre les infidèles, et comme lui, il est convaincu que l’islam véritable se trouve chez ceux qui osent risquer leur vie en première ligne comme saint combattants. Pour al-Zaytûnî, la mort au jihâd permet au shahîd de s’unir à Dieu pour l’éternité :
Le héraut annonça : « Le Paradis est à l’ombre des épées. » de fait, pour le martyr, poignarder et frapper causent plus de plaisir qu’un verre d’eau froide11 !
(…)
Politique et religion ne font plus qu’un dans les conseils qu’ils donnent au dirigeant : à lui d’être à la fois un homme de religion et un homme de guerre, un imâm et un amîr, reconnu par les docteurs de la Loi et capable d’organiser et de haranguer ses troupes :
[le dirigeant] prendra soin des musulmans, les mettra en rang pour le combat, comme l’ont indiqué les ‘ulamâ dans de nombreux ouvrages.
On le crédite d’avoir miraculeusement donné la victoire au sultan Burthughâlî la victoire sur les Portugais à Ma’mûra Sabû (aujoud’hui Mahdiyya sur la côte atlantique du Maroc).
Dès la première décennie du XVIème siècle, quatre zawâya-s soufies sont devenues des centres d’activité contre les Portugais. L’une d’elle, la zâwiya Tidsî était dirigée par le shaykh al-Tidasî, qui acquit un prestige considérable suite à sa participation au jihâd contre les Portugais comme saint combattant.
Une autre fut celle de Sîdî M’bârak al-Âqqawî (m.1518). Les berbères de la région lui ayant demandé d eleur venir en aide pour combattre les Portugais, Sîdî M’bârak leur suggéra de se joindre au chérif de Tâgmadert, Muhammad b.’Abd al-Rhamân, qui avait pris le titre mahdiste de al-qâ’im bi-amri’llah (celui qui s’est levé sur l’ordre d’Allah) et avait été formé par Sîdî M’bârak dans la tradition du dirigeant juste. ‘Abd al-Rahmân accepta la soumission de ces tribus berbères et leur promit de les diriger dans l’attaque des Portugais résidant à Fonti (Tafatant). Malgré quelques divergences sur les détails des faits, « Tous ces auteurs sont unanimes sur ce point que Abou Abdallah Mohamed Elqaïm ne prit le pouvoir que sur l’invitation de saints personnages et avec l’autorisation de docteurs pratiquant religieusement leur foi12 »
Une des explications du nom de Sa’adiens relie la dynastie au projet de Jazûlî de l’État amenant au Salut, tel que ce maître soufi affirmait l’avoir appris directement d’Allah, et dans lequel politique et religieux se confondent, et où la guerre prend une place centrale :
D’anciennes nations (umam) ont demandé à être incluses dans notre État (dawlatunâ). Mais aucune nation ne peut y être incluse si elle n’a pas encore atteint le Salut (sa’âda). Notre État est l’état de ceux qui s’efforcent (mujthahidîn) dans la voie d’Allah- les combattants contre les ennemis d’Allah. Les rois de la terre sont entre mes mains et sous mes pieds13 !
Al-Qâ’im tint sa parole et entreprit une guerre de jihâd contre les Portugais, utilisant comme base la région de Hâhâ, qui avait servi de base à Jazûlî dans les dernières années de sa vie. L’influence de ce maître soufi sur al-Qâ’im aura été si grande que celui-ci ordonna d’être enterré à côté de Jazûlî. Cornell émet l’hypothèse qu’al-Qâ’im se serait considéré comme l’incarnation du fondateur de l’État de Salut décrit par le maître.
Les disciples de Jazûlî formèrent le coeur de l’armée musulmane qui écrasa l’armée portugaise (bataille de l’oued Maghzen).
Un des successeurs de Jazûlià la tête de la Jazûliyya, ‘Abdallah al-Ghazwânî (m.1528/9), considéré comme l’un des sept saints de Marrakech, était le fils d’Abû’l-Barakât ‘Ajâl al Ghazwânî, lui même soufi malâmatî, qui avait participé à la guerre sainte, et avait prêché le jihâd dans les marchés.
(…) Soutenu par ce nouveau dirigeant de la Jazûliyya, les deux fils d’al-Qâ’im auraient poursuivi la voie du jihâd de la dynastie sa’adienne :
Ses deux fils, Chérif Ahmed et Chérif Mohammed, continuèrent de pratiquer la guerre sainte et de marcher avec le plus grand zèle sur les traces de leur père, si bien que leur pouvoir s’étendit, que leur nom se fit connaître et qu’ils acquirent l’amour des populations.
Disciple de Ghazwânî, le maître soufi ‘Abdallah al-Habtî (m.1556) s’investit dans tant l’étude ésotérique qu’exotérique, mais ne négligea pas le jihâd contre les chrétiens. Elevé par son frère qui avait passé vingt-ans dans les prisons portugaises, il joignit les combattants de la guerre sainte du chérif ‘Alî bin-Râshid. Critique acerbe des injustices sociales de son époque, ardent partisan de l’éducation des femmes, il resta toutefois très classique dans son soutien au jihâd contre les chrétiens, attribuant une partie de la déchéance morale des musulmans à leurs contacts avec les Portugais. (…)
Cet engagement massif de soufis dans le jihâd militaire montre, comme on le verra plus loin en détail, que les soufis n’ont pas remplacé le jihâd guerrier par le jihâd des coeurs, mais que celui-ci complète harmonieusement celui-là. (…)
L’illustre biographe du XVIème siècle, le maître soufi Ibn ‘Askar qui dans son grand ouvrage relate la vie d’environ cent soixante personnages, montre clairement cette ligne dominante des maîtres soufis de soif de jihâd guerrier et de haine envers les chrétiens considérés comme infidèles et ennemis de l’islam. (…)
On trouve même des poètes soufis parmi les participants au jihâd. Ainsi, au XVIème, le barde mystique vénéré Sidi Lakhdar Benkhelouf participa en Algérie au jihâd contre les Epsagnols. En particulier, il prit une part active à la bataille de Mazagran qui eut lieu le 26 août 1558, et dont il relate les détails dans une qasîda célèbre14. Son récit indique clairement que le jihâd ne se réduit pas à la défense contrainte des terres d’islam face à l’envahisseur, mais revêt bien les dimensions classiques du jihâd dans lequel la ghazwa implique la déconfiture des troupes ennemies, l’apostasie du roi qui se converti à l’islam, les femmes razziées et partagées en butin, et en particulier la fille du roi chrétien, tombée amoureuse du héros musulman qui a eu raison en combat singlulier du chef des troupes ennemies, et « mûre comme un régime de dattes au mois d’octobre », elle se donne au repos du combattant d’Allah15.
Lire la première partie de cette étude.
- Victor Louis Ménage, « Some Notes on the Devshirme » BSOAS, 29 (1966) 24. ↩︎
- Paul Wittek, « Devshirme and Shari’a » BSOAS, 17, (1954). ↩︎
- Witteck, « Deux chapitres de l’histoire des turcs de Roum », Byzantion 11 (1936) p.316 ; ce bonnet blanc a été rappelé par Aflâkî comme étant le couvre-chef caractéristique des ghâzis, in : Aflâkî, Manâqib,t.II, p.10. ↩︎
- cf. Birge [1937], p. 75. ↩︎
- Alphonse de Lamartine, Oeuvres complètes, Nouveau Voyage en Orient,t.XXXIII, Paris, chez l’auteur, 1863,p.294. ↩︎
- Nathalie Clayer, Mystiques, état et société, les Halvétis dans l’aire balkanique de la fin du Xvème siècles à nos jours, Leiden : EJ.Brill, 1994, p.106 ↩︎
- Clayer, « Des agents du pouvoir ottoman dans les Balkans : les Halvetis », RMMM 66 (1992),pp. 21-30 ↩︎
- Marios Philippides (trad.), Byzantium, Europe, and the Early Ottomans Sultans, 1373-1513 : an Anonymous Greek Chronicle of the Seventeenth Century (Codex Barberinus Graecus 111), New Rochelle : Aristide D. Caratzas, Bibliothèque Apostolique Vaticane, pp. 101-102. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Clayer [1992], PP. 22-23 ↩︎
- Tâzî, « Kitâb al-jihâd », in : Abû Bakr al-Bûkhusaybî, Adwa’ ‘ala ibn Yaggabsh at-Tâzî, Casablanca, 1976, pp.130-132. ↩︎
- Eloufrânî, Nuzhat al-Hâdî fi akhbâr mulûk al-qarn al-hâdi’, Histoire de la dynastie saadienne au Maroc (1511-1670), trad. Houdas, Paris : Ernest Leroux, 1889, p.25 ↩︎
- Al-Fâsî, Kitâb Mumti’, p.3 cité par Cornell [1998], pp. 186, 259. ↩︎
- Achour Cheurfi, Ecrivains algériens : dictionnaire biographique, Alger : Casbah Éditions, 2004, p.88 ↩︎
- Touati [1994], pp. 186-187. ↩︎