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Par Georgio Rahal
L’eschatologie et l’idée d’un jugement dernier suivie d’une vie éternelle après la mort est un point central de la religion islamique. À la Mecque, avant sa migration (hégire) à Médine, Muhammad, le prophète de l’islam, tenait un discours centré sur trois points : le monothéisme, le Jugement dernier et la vie après la mort. Il n’est donc pas surprenant de voir que l’eschatologie occupe une grande place dans les textes fondamentaux de l’islam, que ce soit le Coran ou les différents hadiths. Parmi les thèmes récurrents figurent la mort, le châtiment de la tombe, la résurrection, le Jugement dernier ainsi que la représentation du paradis et de l’enfer. Cet article examine l’articulation entre la guerre, le jihad et la promesse du paradis à travers une analyse des sources scripturaires et des interprétations doctrinales.
La mort et l’au-delà islamique
Dans la tradition islamique, la mort marque la transition vers une existence intermédiaire, le barzakh. Contrairement aux conceptions eschatologiques immédiates, l’islam enseigne que les défunts n’accèdent ni au paradis ni à l’enfer immédiatement après la mort. Ils demeurent dans cet état intermédiaire jusqu’au Jour du Jugement dernier, où ils seront ressuscités pour être jugés selon leurs actes.
Selon un hadith rapporté par Muslim (2870), Muhammad aurait décrit la visite de deux anges, Munkar et Nakir, qui interrogent le défunt sur sa foi : « Quand le défunt est enterré, deux anges d’un noir bleuté viennent à lui. L’un s’appelle Munkar et l’autre Nakir. Ils lui demandent : « Que disais-tu de cet homme (Muhammad) ? « S’il était croyant, il répondra : « Il est le serviteur et Messager d’Allah. J’atteste qu’il n’y a de divinité qu’Allah et que Muhammad est Son serviteur et Messager. » Ils lui diront alors : » Regarde ta place en Enfer, Allah te l’a remplacée par une place au Paradis. » Il la verra alors toutes les deux. Mais s’il était mécréant ou hypocrite, il dira : « Je ne sais pas, je répétais seulement ce que disaient les gens » Ils lui diront alors : « Tu n’as rien compris et tu n’as pas suivi la bonne voie ! » Puis il sera frappé avec un marteau de fer, et il poussera un cri entendu par tout ce qui l’entoure, sauf les hommes et les djinns. » (Muslim 2870)
Le châtiment de la tombe est un élément central de cette période transitoire. Il est mentionné dans plusieurs hadiths et décrit comme une punition pour les injustes et les mécréants. Dans un hadith rapporté par al-Bukhārī (1374) et Muslim (2867), Muhammad dit : « La tombe est soit une des fosses de l’Enfer, soit un des jardins du Paradis. »
Ce châtiment ou cette félicité préliminaire ne préfigure que partiellement le sort final des individus. Ibn Qayyim al-Jawziyya, dans son ouvrage Kitāb ar-Rūḥ (le livre de l’esprit), décrit la vie dans le barzakh comme une anticipation du destin final, sans être une récompense ou une punition définitive.
L’idée que personne n’entre réellement au paradis ou en enfer avant le Jugement dernier est renforcée par de nombreux versets coraniques. Par exemple : « Et l’Heure arrivera, pas de doute à son sujet, et Allah ressuscitera ceux qui sont dans les tombes. » (Coran, 22:7)
La résurrection dans l’islam est corporelle : les corps seront reconstitués et réunis à leur principe vital pour comparaître devant Allah. Cette croyance s’oppose aux conceptions dualistes qui distinguent l’âme du corps dans l’au-delà. Al-Ghazālī, dans Iḥyāʾ ʿUlūm al-Dīn, insiste sur le caractère concret de la résurrection, confirmant la description coranique de la recréation physique des individus : « Dis : Celui qui les a créés une première fois les ressuscitera. » (Coran, 36:79)
Cette distinction entre le barzakh et l’entrée effective au paradis ou en enfer est cruciale pour comprendre l’eschatologie islamique et sa différence avec d’autres traditions religieuses qui conçoivent un accès immédiat à l’au-delà. La tradition islamique explique que les défunts attendront le jour du jugement dernier dans la tombe.
Le jugement dernier et la résurrection des corps
Le Jour du Jugement est précédé de signes majeurs et mineurs qui marqueront la fin des temps. Parmi ces signes, le Coran mentionne par exemple la fente de la lune : « L’Heure approche et la lune s’est fendue. » (Coran, 54:1). Ce phénomène spectaculaire est l’un des signes majeurs de l’imminence de la fin du monde. D’autres signes sont rapportés dans les hadiths, notamment l’apparition du Dajjāl (l’Antéchrist islamique), la descente de ʿĪsā (le Jésus coranique) sur terre, l’émergence de Gog et Magog (Ya’jūj wa Ma’jūj), ainsi que l’apparition d’une bête qui parlera aux hommes (dābbat al-arḍ).
Le Coran évoque également que les cieux et la terre seront radicalement transformés, comme le précise le verset : « Le ciel se fend et devient rouge comme du cuivre fondu. » (Coran, 55:37). Ce bouleversement sera suivi de la résurrection, où tous les morts sortiront de leurs tombes pour être jugés, un par un, par Dieu : « Et ils diront : ‘Qui nous a ressuscités de notre sépulture ?’ – ‘Celui qui vous a créés une première fois.’ » (Coran, 36:52).
Le retour de ʿĪsā à la fin des temps occupe également une place centrale dans l’eschatologie islamique. Selon les hadiths, ʿĪsā reviendra pour corriger les erreurs théologiques et rétablir l’ordre divin. En particulier, il brisera la croix et tuera le porc, symbolisant le rejet des croyances chrétiennes erronées, notamment l’idée que Jésus soit le Fils de Dieu.
Le Coran rejette fermement toute filiation divine et cible clairement les chrétiens : « Ils ont dit : ‘Le Miséricordieux a pris un fils.’ Vous avez vraiment fait une chose monstrueuse ! Cela pourrait presque faire éclater les cieux, se fendre la terre, et se fendre les montagnes. » (Coran, 19:88-90). L’unicité de Dieu dans le Coran est une unicité numérique.
Dans un hadith rapporté par al-Bukhārī et Muslim, il est mentionné : « Il n’y a personne parmi les gens du Livre qui ne croira en lui avant sa mort, et le Jour du Jugement, il sera un témoin contre eux » (Sahih Muslim). Ce hadith suggère que, lors de son retour, ʿĪsā clarifiera la vérité sur sa nature et sur la croyance en Dieu unique, ce qui implique que ceux qui l’ont pris pour le fils de Dieu seront punis pour leur erreur théologique. Rappelons qu’en islam, Isa fils de Marie est considéré comme un prophète de l’islam, venu pour prêcher l’islam et pour annoncer la venue de Muhammad: « Et quand Jésus fils de Marie dit : ‘Ô Enfants d’Israël, je suis en vérité le messager de Dieu envoyé vers vous, confirmant ce qui, dans la Torah, est antérieur à moi, et annonciateur d’un Messager à venir après moi, dont le nom sera Aḥmad.’ Mais lorsqu’il vint à eux avec des preuves évidentes, ils dirent : ‘C’est là une magie manifeste.’ » (Coran, 61:6) ou encore « Ô gens du Livre, ne commettez pas d’excès dans votre religion, et ne dites sur Dieu que la vérité. Le Messie, Jésus fils de Marie, n’est qu’un messager de Dieu et Sa parole qu’Il a envoyée à Marie, et un esprit venant de Lui. Croyez donc en Dieu et en Ses messagers, et ne dites pas : ‘Trois.’ Cessez, ce sera mieux pour vous. Dieu n’est qu’un Dieu unique. Gloire à Lui ! Au-dessus de ce qu’ils décrivent. » (Coran, 4:171)
Quand à la résurrection, contrairement aux conceptions purement spirituelles de l’au-delà, l’islam affirme une résurrection corporelle. Les corps des défunts seront recréés pour comparaître devant Dieu et être jugés. Le Coran à plusieurs reprises insiste sur la certitude de la résurrection corporelle : « Dis : ‘Celui qui les a créés une première fois les ressuscitera.’ » (Coran, 36:79)
Ce verset souligne la capacité divine de recréer les corps, un acte qui n’est pas seulement une résurrection spirituelle, mais bien une recréation physique. Un autre verset coranique insiste sur l’idée que ce jour-là, la terre et les cieux seront remplacés, et les êtres humains comparaîtront devant Allah, l’Unique, le Dominateur suprême : « Le Jour où la terre sera remplacée par une autre terre, de même que les cieux, et où ils comparaîtront devant Allah, l’Unique, le Dominateur suprême. » (Coran, 14:48)
La résurrection corporelle a été un sujet de débat important entre les théologiens et les philosophes musulmans, chacun ayant des interprétations différentes sur la nature de ce phénomène. Les théologiens classiques, tels qu’Al-Ashʿarī et les partisans de la doctrine sunnite traditionnelle, ont toujours affirmé que la résurrection des corps serait littérale, c’est-à-dire que les corps seraient réellement ressuscités dans leur forme physique d’origine. Selon eux, la puissance divine d’Allah permet cette recréation des corps et leur réunification avec l’âme.
En revanche, certains philosophes musulmans, influencés par la pensée grecque, ont eu des interprétations plus métaphoriques ou symboliques. Ils ont parfois soutenu que la résurrection concernait principalement l’âme, et non le corps physique. Cette position a été largement rejetée par les théologiens orthodoxes, car elle contredisait le sens littéral de plusieurs versets du Coran, qui décrivent explicitement la résurrection corporelle.
L’un des principaux points de polémique réside dans la question de la nature de la résurrection : est-ce un retour à la vie dans un corps identique à celui que l’on avait sur Terre, ou une forme transformée ? Cette question a suscité des divergences d’opinions parmi les savants musulmans, mais la majorité s’accorde à dire que la résurrection sera une recréation complète, dans laquelle le corps physique sera ressuscité tel qu’il était, avec certaines transformations nécessaires liées à l’éternité.
Après la résurrection des corps, tous les êtres humains seront rassembler (al-ḥashr) sur une vaste plaine pour rendre des comptes. Ce rassemblement est décrit dans le Coran : « Le jour où Nous ferons marcher les montagnes et où tu verras la terre nivelée, et Nous les rassemblerons sans en omettre un seul. » (Coran, 18:47)
Un hadith rapporté par al-Bukhārī décrit l’état des hommes ce jour-là : « Les gens seront rassemblés le Jour du Jugement pieds nus, nus et incirconcis. » (al-Bukhārī 6527, Muslim 2859)
Une fois tous les êtres humains rassemblés devant Dieu, chaque individu sera confronté à ses actions et jugé selon ses œuvres. Le Coran décrit ce moment solennel : « Quiconque fait un atome de bien le verra, et quiconque fait un atome de mal le verra. » (Coran, 99:7-8)
Les actions seront pesées sur une balance (al-Mīzān), un concept central de l’eschatologie islamique qui symbolise la justice divine absolue. Chaque individu recevra son livre des œuvres dans la main droite (pour les bienheureux) ou dans la main gauche (pour les damnés). Le Coran insiste sur la responsabilité personnelle : « Nous avons attaché le destin de tout homme à son cou, et Nous ferons sortir pour lui, le Jour de la Résurrection, un livre qu’il trouvera déroulé : ‘Lis ton livre. Aujourd’hui, tu te suffis d’être ton propre comptable.’ » (Coran, 17:13-14) Tout en insistant sur la volonté et le liberté absolue de Dieu: « Dieu égare qui Il veut et guide qui Il veut. » (Coran, 14, 4)
Dans la théologie sunnite, ce processus est largement développé par al-Ghazālī toujours dans Iḥyāʾ ʿUlūm al-Dīn, où il décrit la pesée des actions et la révélation du livre des œuvres comme un moment de vérité ultime pour l’âme humaine. En parallèle, les mu‘tazilites insistent sur la stricte justice divine, affirmant que chaque individu sera récompensé ou puni sans intercession ni favoritisme.
Un hadith rapporté par Muslim met en avant l’importance de la prière dans ce jugement : « Le premier acte sur lequel un serviteur sera jugé au Jour du Jugement est la prière. Si elle est correcte, alors le reste de ses actions le sera aussi, et si elle est défaillante, alors le reste de ses actions le sera également. » (Muslim, 257)
Mais qu’en est-il des non-musulmans, notamment des juifs et des chrétiens?
Dans la vision traditionaliste de l’eschatologie islamique, les Gens du Livre (ahl al-kitāb), c’est-à-dire les juifs et les chrétiens, sont jugés en fonction de leur acceptation ou de leur rejet de l’islam. Plusieurs versets coraniques évoquent leur sort : « Les mécréants parmi les Gens du Livre et les polythéistes seront au feu de l’Enfer, où ils demeureront éternellement. Ceux-là sont les pires des créatures. »(Coran, 98:6)
Cette condamnation repose sur l’idée que, bien qu’ayant reçu des révélations antérieures, ils auraient dénaturé leurs Écritures et refusé de reconnaître Muhammad comme dernier prophète. L’hypocrisie leur est également reprochée, car ils auraient prétendu suivre la vraie foi tout en s’égarant : « Ô Gens du Livre ! Pourquoi ne croyez-vous pas aux versets d’Allah, alors que vous en êtes témoins ? » »(Coran, 3:70)
La tradition islamique rapporte également plusieurs hadiths qui soulignent le rejet eschatologique des juifs et des chrétiens. Selon Ṣaḥīḥ Muslim (2749), le Prophète aurait dit : « Par Celui qui détient mon âme dans Sa main, aucun juif ni chrétien n’entend parler de moi sans croire en ce avec quoi j’ai été envoyé, sans quoi il fera partie des gens du Feu. »
Cette vision a été développée par plusieurs théologiens, notamment Ibn Taymiyya (Majmūʿ al-Fatāwā) et Ibn Qayyim al-Jawzīyah (Aḥkām Ahl al-Dhimma), qui considèrent que les juifs et les chrétiens, s’ils ne se convertissent pas à l’islam, sont condamnés à l’enfer. Dans un contexte plus mystique, certains soufis comme Ibn ʿArabī ont proposé des interprétations plus inclusives, suggérant que la miséricorde divine pourrait s’appliquer à certains d’entre eux, mais cette vision reste minoritaire dans la tradition islamique orthodoxe.
Des études académiques modernes, comme celles de David Cook (Studies in Muslim Apocalyptic) et Gabriel Said Reynolds (The Qur’an and Its Biblical Subtext), montrent comment l’eschatologie coranique place les juifs et les chrétiens dans une posture d’échec eschatologique s’ils refusent l’islam. Reynolds souligne que le Coran assimile leur sort à celui des hypocrites, les condamnant à un châtiment plus sévère encore que les polythéistes, car ils auraient connu la vérité sans l’accepter pleinement.
Ainsi, selon la vision traditionaliste, les juifs et les chrétiens seront jugés au Jour du Jugement dernier en fonction de leur acceptation ou non de l’islam. Ceux qui auront reconnu Muhammad seront sauvés, tandis que ceux qui auront persisté dans leur foi antérieure seront considérés comme hypocrites et rejoindront les damnés en enfer.
Le Paradis islamique : un lieu de jouissances matérielles
Dans l’eschatologie islamique, le paradis (al-Janna) est décrit comme un lieu topographiquement réel, et non comme un simple état spirituel. Contrairement aux conceptions philosophiques ou mystiques qui peuvent voir l’au-delà comme un état d’illumination intellectuelle, le Coran insiste, à travers une description détaillée sur son caractère concret et matériel.
Le paradis est décrit dans le Coran comme un lieu de délices physiques, où les besoins corporels sont pleinement satisfaits. Il est évoqué comme un jardin luxuriant traversé par des fleuves aux contenus variés : « Voici la description du Paradis qui a été promis aux pieux : il y aura des ruisseaux d’eau non altérée, des ruisseaux de lait dont le goût ne change pas, des ruisseaux de vin, un délice pour ceux qui en boivent, et des ruisseaux de miel purifié. » (Coran, 47:15)
Certains commentateurs du Coran pensent que, contrairement au vin terrestre, qui est interdit aux croyants en ce monde, le vin paradisiaque sera présenté comme une récompense exempte des effets négatifs de l’ivresse : « On leur servira une coupe d’un breuvage mêlé de gingembre, puisé dans une source qui s’appelle Salsabîl. » (Coran, 76:17-18)
Les plaisirs du goût ne sont pas les seuls mis en avant. Le Coran évoque également des délices sensuels, notamment à travers la présence des houris, des vierges célestes, ainsi que des jeunes serviteurs imberbes : « Ils seront accoudés sur des lits bien disposés et Nous leur donnerons pour épouses des houris aux grands yeux noirs. » (Coran, 52:20) « Ils seront servis par des garçons éternellement jeunes, pareils à des perles bien conservées. » (Coran, 76:19)
L’image des houris comme récompense promise aux hommes pieux a été interprétée par certains exégètes comme une incitation à la piété en promettant un paradis à la mesure des désirs masculins. En revanche, peu de descriptions concernent la récompense des femmes croyantes, ce qui souligne un déséquilibre dans la vision genrée du paradis. Des chercheurs contemporains, comme Karen Bauer (Gender Hierarchy in the Qur’an), ont noté que cette représentation correspond à une perspective androcentrique du salut, où les plaisirs sont conçus avant tout pour les hommes.
En effet, la description coranique du paradis se caractérise par est son fort biais masculin. Les plaisirs sensoriels sont largement pensés en fonction des attentes des hommes, avec la mention récurrente des houris et des jeunes serviteurs, tandis que les femmes croyantes ne se voient pas attribuer de récompenses spécifiquement formulées pour elles. L’exégète al-Ṭabarī (Jāmiʿ al-Bayān fī Taʾwīl al-Qurʾān) considère que les croyantes rejoindront leurs maris, mais sans leur propre récompense individuelle.
Le Jihad et la promesse du Paradis
L’un des aspects les plus débattus de l’eschatologie islamique est la corrélation entre le jihad ou la guerre sacrée et la récompense paradisiaque. Le Coran établit un lien direct entre le combat pour la cause de Dieu et l’entrée immédiate au paradis : « Certes, Allah a acheté des croyants leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis. Ils combattent dans le sentier d’Allah : ils tuent et se font tuer. C’est une promesse authentique qu’Il a prise sur Lui dans la Torah, l’Évangile et le Coran. » (Coran, 9:111)
Ce verset illustre le marché spirituel où les croyants donnent leur vie en échange du salut éternel. Cette idée est renforcée par plusieurs hadiths qui garantissent une récompense immédiate aux martyrs (shuhadāʾ). Selon un hadith authentique rapporté par al-Bukhārī et Muslim : « L’âme du martyr est dans le ventre d’un oiseau vert, qui se nourrit des fruits du Paradis et se pose sous le Trône d’Allah. » (Muslim, 1887)
Ce hadith souligne l’entrée immédiate du martyr au paradis, sans attendre le Jour du Jugement, contrairement aux autres croyants. Ibn Kathīr, dans son Tafsīr, explique que cette récompense spéciale distingue ceux qui meurent en combattant dans le sentier d’Allah des autres musulmans, qui devront attendre la résurrection pour connaître leur sort.
En effet, le jihad occupe une place prépondérante dans la théologie islamique, non seulement en tant que pratique militaire mais aussi comme un idéal spirituel. Dans le Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, il est rapporté que le Prophète Muhammad a déclaré : « La place d’un seul d’entre vous dans le Paradis, équivalente à la taille d’un arc, vaut mieux que tout ce sur quoi le soleil et la lune se lèvent. Et si un serviteur meurt sans avoir combattu dans le sentier d’Allah, sans avoir nourri l’intention de le faire, il meurt sur une branche de l’hypocrisie. » (Bukhārī, 2797)
Cette déclaration montre que le jihad n’était pas considéré seulement une action, mais comme une condition essentielle pour la foi véritable. Ibn Taymiyya (Majmūʿ al-Fatāwā) affirme que le jihad est une obligation collective (farḍ kifāya), mais devient une obligation individuelle (farḍ ʿayn) en certaines circonstances, notamment lors d’une attaque contre les terres musulmanes.
L’association du jihad avec la promesse du paradis a influencé les dynamiques historiques des conquêtes islamiques. Al-Ghazālī, dans son Iḥyāʾ ʿUlūm al-Dīn, explique que l’un des rôles du jihad est de propager la foi et de garantir aux combattants une place privilégiée dans l’au-delà. Cette perception s’est poursuivie tout au long de l’histoire, depuis les conquêtes des premiers califats jusqu’aux mouvements contemporains qui revendiquent cette vision du jihad.
L’un des aspects distinctifs du jihad comme moyen d’accéder au paradis est l’idée que les martyrs évitent les souffrances de la tombe (ʿadhāb al-qabr) et le long processus du Jour du Jugement. Selon un hadith rapporté par Ahmad ibn Hanbal et al-Tirmidhī : « Le martyr voit immédiatement sa place au Paradis, est épargné du châtiment de la tombe, et est marié à soixante-douze houris. » (Ahmad, 17300 ; Tirmidhī, 1663)
Ibn Qayyim al-Jawziyya, dans son ouvrage Ḥādī al-Arwāḥ ilā Bilād al-Afrāḥ, décrit en détail les récompenses promises aux martyrs, insistant sur le fait qu’ils contournent le Jugement dernier et accèdent immédiatement aux plaisirs du paradis. Cette notion est fondée sur plusieurs versets coraniques, notamment : « Ne dites pas de ceux qui sont tués dans le sentier d’Allah qu’ils sont morts. Au contraire, ils sont vivants, mais vous ne vous en rendez pas compte. » (Coran, 2:154)
L’explication (tafsīr) classique de ce verset, notamment par al-Ṭabarī, confirme la croyance que les martyrs jouissent d’une condition spéciale dans l’au-delà, distincte des âmes ordinaires qui attendent la résurrection.